Conflit au Soudan : deux généraux, une guerre oubliée

Origines du conflit

Le conflit actuel au Soudan trouve ses racines dans un mélange : un affrontement interne pour le pouvoir entre deux grandes forces armées, un vide politique chronique, et l’ingérence d’acteurs externes.

Le terrain interne : La longue domination de Omar al‑Bachir jusqu’en 2019 a laissé un pays structurellement militarisé. Après le soulèvement populaire de 2018-2019, un régime de transition a été mis en place, mêlant civils et militaires.

L’émergence des rivaux : D’un côté, les forces armées gouvernementales (Sudanese Armed Forces – SAF) dirigées par le général Abdel Fattah al‑Burhan. De l’autre, la puissante milice paramilitaire Rapid Support Forces (RSF) menée par le général Mohamed Hamdan Dagalo (dit « Hemedti »). Cette dernière est l’héritière de la milice « janjaweed » active au Darfour.

La lutte pour le pouvoir : Ce qui a été affiché comme une rivalité de « transition vers un régime civil » est rapidement devenu un affrontement direct entre dirigeants militaires. Le 15 avril 2023, les hostilités ouvertes éclatent entre SAF et RSF.

Facteurs externes et intérêts personnels : Les deux camps ont bénéficié ou été influencés par des soutiens extérieurs. La livraison d’armes, l’accès aux ressources (or, minerais, frontières), les alliances régionales rendent le conflit plus complexe.

Évolution de la guerre

Initialement cantonné à Khartoum et ses environs, le conflit s’est largement étendu à d’autres régions – Darfour notamment.

La RSF s’est posée en acteur autonome puissant : elle contrôle des territoires importants, a organisé des sièges de villes, et s’est engagée dans des actions attribuées à des destructions de civils.

L’implication internationale a accéléré : plusieurs États offrent un soutien militaire, logistique ou diplomatique aux deux camps. Un article résume : « More than ten countries … have taken part in Sudan’s war, making it one of the region’s many proxy conflicts. »

Le conflit devient de plus en plus « globalisé » dans ses ramifications : drones, frappes, attaques sur les infrastructures, contrôle des frontières, pillage de ressources.

Situation actuelle

Une crise humanitaire majeure est en cours : des centaines de milliers, voire des millions, de civils déplacés, des villes assiégées, un accès à l’aide humanitaire fortement compromis.

Cas emblématique : la ville de El Fasher (Darfour du Nord) est tombée aux mains de la RSF fin octobre 2025. Des rapports parlent de massacres de masse (« credible reports of mass executions ») et d’un effondrement de l’ordre.

Les soutiens internationaux sont clairement alignés :

La RSF est largement soutenue par les Émirats arabes unis (UAE) selon de nombreux rapports.

Les SAF, de leur côté, ont des soutiens (ou sympathies) de Égypte, de Turquie et de Arabie saoudite. (La Turquie plus indirectement)

Le pays est au bord de la partition : des régions entières ne reconnaissent plus l’autorité centrale, des administrations parallèles émergent.

Bien que des tentatives diplomatiques existent, la communauté internationale est, selon certains experts, « dans l’indifférence coupable ».

pourquoi l’indifférence ?

Le conflit se déroule dans un contexte d’« oubli médiatique » : d’autres crises internationales éclipsent largement celle du Soudan.

Plusieurs puissances régionales ont intérêt à maintenir une influence au Soudan (ports, or, zones de transit, bases géostratégiques) ; elles ne poussent pas pour un règlement rapide.

L’éclatement des acteurs internes complique toute médiation : le lien entre acteurs étatiques et paramilitaires, les ressources politico-militaires, rendent la logique de paix plus ardue.

Le scénario de la partition ou de facto-division du pays est de plus en plus plausible, ce qui rend le conflit « tractable » peu attrayant pour beaucoup d’intervenants internationaux.

Scénarios de sortie de conflit (ou pistes de résolution)

Voici quelques pistes envisageables :

Un cessez-le-feu humanitaire rapide : un accord de trêve immédiate (ex : 3 mois) permettant l’accès à l’aide, la protection des civils, et la reconstruction minimaliste. En septembre 2025, les États-Unis, l’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte ont proposé un tel plan de trêve suivie d’un processus politique.

Un processus politique de transition vers un gouvernement civil : Le véritable enjeu reste : qui gouvernera ? Il faudrait une coalition inclusive avec les militaires, les paramilitaires, les civils, et un mécanisme de démilitarisation.

Désarmement ou intégration des forces paramilitaires : La RSF et les autres milices doivent soit être intégrées dans une structure militaire unifiée, soit désarmées, dans un cadre transparent.

Justice et réconciliation : rendre des comptes : Pour que la paix tienne, il faudra que les violences – notamment celles commises à El Fasher ou au Darfour – soient traitées, que la justice soit appliquée, afin d’éviter cycles de vengeance.

Réformes économiques et redistribution des ressources : Le Soudan possède des ressources (agriculture, or, ports) mais aussi des inégalités territoriales. Une sortie de crise implique que les populations exclues ne soient plus laissées pour compte.

Une intervention internationale crédible : Sans un soutien international sérieux (et pas seulement des déclarations), les parties ne seront pas incitées à faire de compromis. L’indifférence actuelle doit être remplacée par une implication active, impartiale.

La guerre au Soudan est d’abord le résultat d’un conflit de pouvoir entre deux généraux – Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Dagalo – mais elle dépasse désormais les seules dynamiques internes. Le soutien d’acteurs externes, la lutte pour les ressources, la nature paramilitaire de l’un des camps (la RSF), et l’absence d’un cadre politique clair ont transformé cette crise en tragédie humanitaire et en cauchemar géopolitique.
La communauté internationale semble agir trop peu, ou trop tard. Chaque jour qui passe affaiblit l’espoir d’une paix durable, et renforce les risques d’une division effective du pays. Toutefois, une sortie reste possible : si les parties acceptent un cessez-le-feu rapide, s’engagent dans un processus politique inclusif, et s’engagent à rendre des comptes. Le Soudan ne peut pas rester l’angle mort de la diplomatie internationale.

Jean Pierre Ombolo

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